Un fascisme américain? Tous les ingrédients, sauf un

Ce que j’entends montrer ici, c’est que le nouveau président des USA et les mouvements qui l’appuient représentent l’émergence d’un vrai fascisme. Je reviendrai sur le fait que les fascismes du XXIème siècle n’ont pas à reproduire toutes les formes exactes de ceux du XXème siècle. Ni émergent nécessairement dans des situations de crise économique comparables.

Pour l’instant, je veux attirer l’attention sur l’accumulation de signes forts dont la portée est celle des “vieux”fascismes”, ainsi que l’analogie entre les bases sociales et les alliances qui ont les portés au pouvoir, et celles qui ont donné la victoire à Trump.

Signes, éléments discursifs, postures

On n’a pas, à ma connaissance, suffisamment relevé dans l’interview de Trump au Times et au Bild son éloge de “l’ordre” et de “la force”, affirmant que les Allemands “sont bien connus” dans ces domaines*. Il est fort probable que les caractéristiques “des Allemands” que Trump dit apprécier se réfèrent, plus qu’à un simple stéréotype, à une image historiquement située: l’Allemagne autoritaire du passé.

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Personne à ma connaissance n’a relevé la coïncidence entre son slogan principal, “America first” et le slogan inaugural du national-socialisme: “Deutschland überallles“: “L’allemagne d’abord”. Signe d’un égoïsme déchaîné, “America first”, comme son équivalent nazi, n’évoquent pas seulement une vague “préférence nationale”, mais quelque chose de bien plus précis: les valeurs nationales, l’exaltation de la “patrie” comme une valeur qui doit passer devant (fût-ce contre) toutes les autres.
Trump a trouvé l’équivalent de “l’ennemi parmi nous” que le fascisme nazi avait désigné comme son bouc émissaire (“Les Juifs”), dans les Latino-Américains. Collectivement qualifiés de “voleurs, violeurs”, “drogués et trafiquants de drogues”, les Latinos sont une population d’indésirables, parmi “ces gens qui viennent chez nous pour détruire notre pays”. Dans le contexte américain du XXIème siècle, la promesse d’expulsion pure et simple de dix millions “d’illégaux” (10 millions parmi lesquels, beaucoup de “légaux”), en attisant la haine sur une catégorie ethnique nommément désignée, et surtout en utilisant cette haine comme arme électorale, Trump réédite le schéma mental qui a conduit aux génocides perpétrés par les nazis. À cela s’ajoute l’anathème proféré contre “les Musulmans” (tous les Musulmans) dont il “faut interdire totalement l’entrée aux USA”, en laissant en suspens le destin qu’il entend devoir être celui de ceux qui s’y trouvent déjà: un cauchemar.  Chemin faisant, notons que cela s’était produit, de mode structurellement analogue, au Rwanda, où les persécuteurs désignaient une partie de la population – à exterminer – comme les “malfaisants”.
Il est passé relativement inaperçu que le seul “programme” positif (c’est-à-dire des objectifs de réalisations à entreprendre et non des choses à démolir), soit celui des “infrastructures”: Trump suit son modèle, et imagine relancer l’économie américaine au moyen de “grands travaux”, et lesquels? Des autoroutes et des ponts…  C’est étonnant que les seules dépenses importantes envisagées soient le renforcement militaire (y compris, et en première ligne, de l’armement nucléaire, contre tout ce qui a été tenté depuis quarante ans au niveau international) et les autoroutes. Ce fantasme est, me semble-t-il assez révélateur: on coupe dans tous les domaines de l’état de bien être, on n’imagine pas d’autres “gands chantiers” et on investit (comme Hitler) dans les autoroutes… On peine à le croire? Oui. Anecdotique? Oui. Mais l’homme l’est.

Pas de crise comparable, pour les USA, à celle des années 30 (notamment en Allemagne)

L’objection selon laquelle l’Amérique n’est pas au creux d’une crise économique comme celle qui écrasa les Allemands au sortir de la Grande Guerre, car le chômage s’y trouve à des niveaux historiquement bas (entre 4,5 et 5,5%) est importante pour l’évaluation des chances de contagion du fascisme trumpien au sein de la société américaine. Mais elle n’invalide pas le fait, terrible, que les données économiques objectives peuvent compter moins que la vision fantasmatique que Trump diffuse: une Amérique en proie à la déchéance, entourée d’ennemis, et surtout abritant en son sein des ennemis terribles: Latinos e Musulmans.
A cela s’ajoute le fait les bases sociales du trumpisme semblent être constituées par une “classe moyenne” qui, plus qu’être déclassée et appauvrie, vit dans la peur du déclassement et de l’appauvrissement. Ce ne sont pas (à ce qu’il semble) les plus pauvres, les plus démunis qui ont constitué le noyau dur de l’électorat de Trump, mais les Blancs de classe moyenne qui redoutent de “tomber” au niveau des plus pauvres qu’eux (et en premier lieu les Noirs et le Latinos, puisque ces catégories sont aussi, en moyenne, les plus pauvres).  Ces classes moyennes sont, si je puis me permettre cette approximation, l’équivalent de la “petite bourgeoisie” allemande qui a soutenu Hitler dès le début. La conquête des secteurs plus pauvres, voire très pauvres par l’idéologie et le système nazis fut entreprise après l’accession au pouvoir de Hitler.
Mais le pouvoir nazi dans l’Allemagne (“agressée, humiliée, encerclée”), n’aurait pu se maintenir, comme on le sait, sans l’alliance politique avec les secteurs les plus riches et les plus puissants de l’industrie et de la finance allemands. Pour payer le réarmement et les grands travaux des infrastructures, le nazisme a dû obtenir le soutien total des grands industriels et financiers.
Trump, dont la démagogie l’emprunte à la rhétorique xénophobe et paranoïaque du passé qui, déjà, jetait “l’establishment”, les riches, les puissants aux gémonies, s’est entouré d’un noyau dur de la très grande industrie et de la finance la plus centrale dans le système économique-militaire (le “complexe”) qui voit dans la victoire de Trump sa propre victoire dans la sphère politique en éliminant les contre-pouvoirs que l’administration démocrate-Obama représentait.
Si tout dans le monde, à l’étranger, est menaçant, il est une grande menace qui aurait été engendrée par l’Amérique elle-même: les engagements internationaux, conventions, alliances et, surtout, les Traités dans lesquels l’Amérique aurait été maltraitée, trahie, vendue. Il semble que cela aussi nous échappe: le centre de l’idéologie nazie était bien sûr la mobilisation de l’humiliation par le traité de Versailles, mais aussi la rupture de tout autre lien contraignant susceptible de limiter (pire encore s’il peut empêcher), la réalisation pleine des “intérêts vitaux” de la “Nation”.

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Traités de libre-échange, traités sur les changements climatiques, traités sur la limitation de l’armement nucléaire US, traité de défense commune fondateur de l’Otan… On retrouve tous ces éléments dans le discours de Trump, y compris la notion de “intérêts vitaux”, et on commence à en voir la mise en oeuvre. Se dégager de toute obligation contractuelle internationale, tout remettre à plat, c’est l’idée d’une Realpolitik sans limites. Ce type de politique ne peut se réaliser qu’en l’absence totale de scrupules, et ne peut être menée que par un homme qu’aucune sorte de scrupules ne freine. Hitler, sans aucun doute. Trump.
Au demeurant, ce qui peut sembler une insistance quelque peu forcée de ma part sur le thème “Allemagne nazie”, pourrait s’éclairer si on fait un repérage des références explicites au nazisme dans les discours de Trump (oraux et par message via twitter). Elles sont anormalement nombreuses, qu’il s’agisse d’accuser la presse ou ses (actuels) propres services de renseignement: cela sonne, si on s’en donne la peine, comme une véritable obsession. Je ne suis pas sûr qu’il se rende compte de la répétition (ou qu’elle soit plus que consciente, volontaire), mais le fait est là: l’Allemagne nazie hante véritablement l’imaginaire de Trump. Comme un repoussoir, comme semblent le signifier les énoncés explicites? Ou bien comme une référence positive inconsciente (grandeur, ordre, force, nation…)?
Pour ne pas faire trop long, je mentionnerai “l’ingrédient manquant” dans la résistible ascension de Trump, pour que l’on puisse parler d’un fascisme réalisé: des milices armées comme instrument d’intimidation. Il faudra observer avec attention la mobilisation de ce qu’il nomme “my people”, les secteurs qui le soutiennent, parmi lesquels se trouvent des organisations d’extrême droite dont certaines sont armées, mais n’ont pas, pour l’instant, fait irruption dans la scène publique. Déjà la “guerre contre les médias” qu’il a admis mener lors de son audition hier au siège de la CIA, si elle est un mauvais présage, pourrait être un premier pas de type russe, polonais ou hongrois. La mise-au-pas de la presse indépendante est une condition sine qua non de l’instauration réussie de tout fascisme.
JRdS
*”I like order. I like things done in an orderly manner. And certainly the Germans, that’s something that they’re rather well-known for. But I do, I like order and I like strength.”

NB.: Este texto foi primeiro publicado a 22-01-2017 no jornal francês Mediapart, um jornal independente em linha. aqui: https://blogs.mediapart.fr/dossantos/blog/220117/un-fascisme-americain-tous-les-ingredients-sauf-un-0

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